Du domaine des Murmures


Carole Martinez, enseignante de français en congé de maternité, commence en 2005 la rédaction de son premier roman « Le Cœur cousu », inspiré des histoires racontées par sa grand-mère. Publié en 2007 à  seulement 3000 exemplaires, le bouche-à-oreille des libraires le fera connaître. Il recevra trois prix, dont le prix Renaudot des lycéens.

Son deuxième roman « Du domaine des Murmures », nominé au Goncourt 2011 et qui obtiendra finalement le prix Goncourt des lycéens, était au programme du vendredi 12 février de l’atelier lecture des francophones d’Helsinki.

L’intrigue

Esclarmonde – en occitan « clarté du monde », est la fille aimée du châtelain du domaine des Murmures, place forte imaginaire dominant la Loue, une rivière du Jura. En 1187, elle refuse de se marier avec Lothaire, le fils d’un châtelain voisin, et fait le vœu de vivre pour l’amour unique de Dieu, cloitrée dans le reclusoir qui sera construit, à sa demande, adossé à la chapelle du château de son père.

La chapelle du château de Charencey – photo Wikipédia

Violée avant son enfermement volontaire par son père enivré, elle accouchera neuf mois plus tard et en silence dans sa cellule, du fruit de ce viol incestueux. Pour échapper au déshonneur et à la honte, Esclarmonde et son père laisseront croire à une origine mystique voire divine de leur fils, avec la complicité involontaire, semble-t-il, des ecclésiastiques. Son enfant lui sera laissé et elle développera un amour maternel très fort envers lui.

Devenu une quasi-sainte, les pèlerins viendront de très loin pour l’écouter et obéir à ses directives. Elle finira par profiter de ce pouvoir pour se venger de son père en le forçant à partir en croisade avec l’empereur Frédéric Barberousse afin de reprendre Jérusalem à Saladin et l’envoyer par la même occasion vers une mort certaine. L’étroitesse des barreaux de sa cellule obligera Esclarmonde à se séparer définitivement de son fils, alors âgé de trois ans, sa tête devenant trop grosse pour passer au travers.

Carole Martinez s’est inspirée des reclus qui existent aussi bien dans l’Église catholique que dans l’Église orthodoxe. Cet extrémisme est présent chez les moines chrétiens orientaux dès le IVe siècle. Spirituellement, c’est la symbolique de la « mort au monde », par le choix de l’enfermement volontaire, pour un temps ou jusqu’à la mort. Le reclusoir ou la recluserie est souvent situé près d’un monastère ou d’une église.

Perceval à la recluserie – photo Wikipédia

La tradition de réclusion, comme forme de vie religieuse, est plus ancienne en Orient qu’en Occident. L’Église commencera à légiférer à partir du VIIe siècle pour limiter l’extravagance de l’ascétisme de certains reclus. À partir du XIVe siècles, les reclus masculins disparaissent au profit des ermites tandis que les recluses se multiplient, essentiellement dans les villes.

Des recluses sont encore présentent à Paris et dans plusieurs villes de France et de Belgique au XVIIe siècle, mais le phénomène est en forte diminution comme pour les autres formes de vie religieuse. Sœur Nazarena, l’une des dernières recluses, est décédée à Rome en 1990 après quarante-quatre années d’enfermement.

Château de Charencey et la Loue – photo Wikipédia

Quant au Domaine des Murmures, peut-être que l’autrice s’est inspirée des ruines du château de Charencey. Il domine la moyenne vallée de la Loue dans le Doubs et ses vestiges se dressent sur la commune de Chenecey-Buillon, à quatre lieues de l’église de Monfaucon où se déroulera le non-mariage d’Esclarmonde avec Lothaire.

Voilà l’histoire, mais le roman n’est pas que cela.

Ce roman ne faisant que 213 pages sur ma liseuse, je me dis que l’affaire sera rapidement pliée en ce début de février. Mais les premières pages du livre me font douter, cette histoire de mystique au Moyen Âge, cela ne me branche pas vraiment. Mais le style est agréable, descriptif, favorable à l’imagination des personnages et des paysages et, devoir de lecture pour l’atelier aidant, je continue. Sans cette obligation, je ne l’aurais certainement pas fait.

La moyenne vallée de la Loue, et les ruines du château au milieu des bois – photo Wikipédia

Erreur et merci à l’atelier ! Au fil des pages je me rends compte que le thème n’est pas celui du mysticisme religieux intégriste d’une adolescente, mais celui de la déclinaison des différentes formes du pouvoir de l’amour entre les femmes et les hommes, vues principalement au travers du regard de trois femmes : Esclarmonde la fille du châtelain veuf, Douce, la nouvelle femme de celui-ci et Bérengère sa dame de compagnie. Dans cette histoire, l’amour des hommes envers les femmes se borne la plupart du temps à une sexualité se passant totalement de leur consentement !

La première déclinaison, c’est le refus d’Esclarmonde pour l’amour charnel avec son futur mari, Lothaire ayant une réputation de violeur. Cela va la conduire, en refusant son mariage, à choisir la réclusion à vie et, pour unique amour platonique, celui de Dieu. Au même moment, l’amour exacerbé de son père envers elle aboutit à son viol, l’inceste comme seule manifestation possible de l’amour des pères envers leurs filles ? Normal, tous les hommes sont des violeurs !

Bigre, cela commence vraiment mal pour les hommes dans ce roman. C’est comme si l’actualité des médias de ce début de février 2021 et son #Metooinceste s’invitait dans ma lecture !

Esclarmonde découvre l’amour maternel.

La deuxième déclinaison, c’est son amour maternel qui va devenir quasi-exclusif au point où l’amour de Dieu va passer au second plan. Même si elle ne reniera jamais sa foi, la force de son amour pour son fils Elzéar – en hébreu, « Dieu se souvient », va la faire sombrer du coté obscur quand celui-ci lui sera enlevé à l’âge de trois ans. Lorsqu’il reviendra quelques années plus tard et la reniera, elle n’aura plus qu’une seule idée, celle de sortir de sa réclusion pour retrouver l’amour de son enfant.

Les ruines du château de Charencey – photo Wikipédia

La troisième déclinaison de la façon d’aimer les hommes, est présenté par Douce, la belle-mère d’Esclarmonde, avec son amour « intéressé ». L’amour du pouvoir ou de l’argent, où la sexualité n’est finalement qu’un outil facile pour mener les hommes (à) par la « baguette » 😉 . Outil également de castration psychologique avec le refus d’Esclarmonde de toute sexualité et sentiments envers Lothaire, amoureux transi qui lui dévouera alors une obéissance absolue pendant toute sa réclusion.

Et l’on découvre le pouvoir des femmes.

La quatrième manifestation de l’amour féminin est représenté par Bérengère, la dame de compagnie de la châtelaine. Maitrisant la science des herbes médicinales contraceptives, elle donnera libre cours à sa sexualité sans aucun désir de maternité. L’amour réel envers son amant, n’est que la conséquence du bonheur sexuel qu’elle éprouve avec lui. Son engagement du moment est volontaire et elle contrôle son amant par la satisfaction de sa sexualité, les hommes étant tellement prévisibles.

La boucle de la Loue et la position du château de Charencey sur Google maps

La conclusion finale du roman est assez brutale et manque d’un peu de développement. Carole Martinez achève la déclinaison des différentes façons d’aimer des femmes par une conclusion logique dans notre société moderne. Seul l’amour « intéressé » survit au temps, l’amour maternel comme l’amour libre ayant irrémédiablement une date de péremption.

L’escamotage par la châtelaine de son enfant unique défunt avec celui d’Esclarmonde – elle lui donnera le nom de son fils décédé afin de conserver le Domaine des Murmures – montre à la fin que la maternité est un puissant instrument de contrôle des femmes sur les hommes.

Ce roman n’est ni féministe, ni sexiste. Il ouvre une fenêtre sur l’amour vu au travers du regard des femmes, avec sexualité et maternité comme instruments de leur pouvoir.

À méditer, et lire absolument.

Avis aux lecteurs !

Cette critique personnelle du roman de Carole Martinez ne reflète en rien la richesse de la discussion que nous avons eu lors de l’Atelier Lecture de vendredi dernier. Pour le roman « Du domaine des Murmures » que j’ai bien aimé, d’autres participant·e·s ont exprimé des appréciations différentes ou complémentaires.

Profitez des commentaires pour exprimer votre avis sur le roman de Carole Martinez. À vos claviers ! 😉

Une réflexion sur « Du domaine des Murmures »

  1. Superbes images et en vérité il me semble avoir lu que le domaine auquel il est fait allusion dans le roman à bel et bien existé. Quant aux châtelains, des histoires similaires ont dû peupler le Moyen-Age. Cette lecture, m’a faite pensé à trois femmes, trois destinées mais qui ne peuvent exister par elles mêmes. Elles s’entremêlent , parfois sont indépendantes mais inexorablement reviennent l’une vers l’autre, cheminent ensemble, se croisent , se séparent mais sont indissociables . Esclarmonde la recluse qui deviendra le médecin des âmes , Bérangère femme libre mettra sa science des plantes au service des hommes et Douce prouvera qu’une femme est parfaitement capable de gérer un domaine. Elles gèrent leur destinée en dépit de toutes croyances et assument leur choix. On a un peu trop tendance à croire que les femmes au Moyen-Age n’avaient aucuns pouvoirs. Il a été maintes fois prouvé, que leur pouvoir restait dans les coulisses mais était bien réel. Pour s’en persuader, il suffit de se pencher sur les histoires d’amours de l’histoire de France , j’ai oublié l’auteur mais on voit bien que derrière un grand homme, une grande décision, parfois, l’ombre de la femme est bien présente.. Autrement dit, « chercher la femme »

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